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[Logo SESSI] Service des Statistiques Industrielles N 46
Avril 1995



L'INNOVATION TECHNOLOGIQUE DANS L'INDUSTRIE
L'innovation en solitaire est un mythe


Quatre entreprises sur dix ont innové dans les trois premières années de la décennie 90. Le retournement de l'activité sur cette période occasionne une baisse de la propension à innover des entreprises par rapport à la période de croissance de la fin des années quatre-vingt. Mais, dès 1993, les entreprises se montrent déterminées à relancer l'innovation et tout particulièrement l'innovation de produits, convaincues qu'elles sont de la reprise de l'activité. [Logo SESSI]
Le processus innovant met le plus souvent la firme en relation avec plusieurs organismes extérieurs. Les différents partenaires économiques sont autant de sources de technologies pour l'entreprise qui capte ainsi des informations, des résultats scientifiques et technologiques qu'elle transforme en innovations. Dans le seul domaine de la R&D, les 2/3 des entreprises tissent des liens avec d'autres, principalement dans le but d'obtenir des résultats complémentaires à leur propre recherche.
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39% des firmes de l'industrie manufacturière ont innové en trois ans sur la période 1990-1992. Les grandes entreprises innovent dans leur grande majorité puisque 90% des firmes de plus de 2 000 personnes déclarent avoir innové sur la période. En revanche, 57% des firmes de 50 à 100 personnes et plus des deux tiers des 20 à 49 personnes n'innovent pas. Les secteurs les plus innovants sont l'informatique (64%), les instruments de précision (63%) ou les machines électriques (60%).

Une dynamique de l'innovation moins soutenue ...

96% des grandes entreprises de plus de 2 000 personnes innovaient sur la période 1986-1990. Elles ne sont donc plus que 90% à le faire dans les trois années qui suivent. Ceci suggère que la récession a entraîné une baisse de la propension à innover. Cependant, la comparaison directe avec les années d'expansion de l'activité est délicate car la durée de référence change (voir encadré).

Toutefois, les innovations de produits et de procédés concernent respectivement 29% et 27% des firmes contre des taux de 53% et 45% entre 1986 et 1990. Cette baisse tout particulièrement importante des innovations de produits semble bien répondre à l'atonie de marchés, alors que les innovations de procédés qui continuent d'améliorer les rendements productifs sont moins affectées. Cette baisse relative des innovations de produits est cohérente avec les anticipations faites en 1990 par ces firmes. En effet, dès cette époque, elles envisageaient de porter leur effort sur le gain d'efficacité de leurs processus de production, tirant les enseignements d'une période intense en innovation de produit. Il semble que l'arrivée de la récession ait accentué très fortement le phénomène. De plus, près de la moitié des firmes innovantes entre 1986 et 1990 cessent d'innover. Ce renoncement touche essentiellement les PMI et il n'était pas anticipé dans 75% des cas, ce qui renforce la thèse de l'influence de la conjoncture sur la révision à la baisse des projets d'innovation.

Les innovations de produits représentent dans plus du tiers des entreprises innovantes entre 10% et 30% du chiffre d'affaires de ces entreprises. Moins de 25% des firmes innovantes déclarent plus de 30% de leur chiffre d'affaires en produits innovants. Ces résultats traduisent le resserrement de la population des entreprises qui poursuivent une activité intense d'innovation par rapport à la période précédente. La récession a en effet pour conséquence d'exclure les entreprises les plus faiblement innovantes. Les PMI ne réalisent que 9% de leur chiffre d'affaires en produits innovants. Ce dernier taux s'élève à 20% pour les grandes entreprises. En conséquence, 17% du chiffre d'affaires de l'industrie manufacturière française est réalisé sur des produits innovants de moins de trois ans.

... mais des projets qui redémarrent

Interrogées en 1993 sur leurs intentions d'innover dans les trois ans qui suivent, les entreprises se montrent très décidées à accroître leur effort d'innovation. En effet, elles sont près de 50% à déclarer vouloir innover dans cette période future contre 39% seulement à l'avoir fait dans les trois années précédentes. De plus, leur appétit retrouvé à innover les porte même avec plus d'intensité vers des projets innovants en produits que vers des projets innovants en procédés.

Ceci tranche très fortement avec les anticipations qui étaient les leurs en 1991 lorsque, sortant d'une très intense période innovante, elles prévoyaient un simple maintien de cette activité innovante et même un fort recul de l'innovation de produits à laquelle elles préféraient alors substituer l'innovation de procédés.

Dès 1993 les entreprises font donc le pari de la reprise et réorientent assez radicalement leurs projets d'innovation vers des marchés qu'elles prévoient à nouveau très dynamiques.

Les trois quarts des entreprises font appel à des sources externes ...

Afin d'innover ou de rester innovantes, les firmes disposent de ressources internes et de celles disponibles dans leur environnement scientifique et technologique. La fonction de R&D interne ou d'études est toujours jugée par les entreprises comme la source de l'innovation plus importante. Plus de 72% des firmes innovantes ont toutefois recours à des sources externes de technologies. Foires et expositions sont les plus fréquemment citées (63%). Les fournisseurs ainsi que les clients sont jugés comme relativement importants. Les concurrents arrivent seulement ensuite, derrière les autres départements de l'entreprise et les publications professionnelles.

L'innovation des grandes entreprises (de plus de 500 salariés) repose plus sur les résultats de la R&D réalisée au sein du groupe auquel appartient cette entreprise et sur l'utilisation des nouvelles technologies de l'information (bases de données). Les PMI dépendent fortement des foires- expositions et des fournisseurs ou clients. Les entreprises de toutes tailles pensent que les laboratoires publics stimulent peu l'innovation en moyenne.

Ceux-ci touchent principalement les firmes des secteurs du raffinage, des télécommunications, des instruments de précision ou du verre. L'apport du groupe est essentiel pour les entreprises informatiques et dans une moindre mesure pour les secteurs de la métallurgie ou des machines électriques. Seules les firmes de la chimie-pharmacie font largement appel à la fois aux autres unités de leur groupe et aux laboratoires publics. Plus indépendants, les secteurs manufacturiers " traditionnels " tels que l'habillement, le cuir, le bois ou l'édition dépendent plutôt de leurs fournisseurs de composants et matériaux tout comme ceux du secteur caoutchouc plastique ou travail des métaux.

En bref, les firmes innovantes sont le plus souvent au coeur d'un écheveau de relations de natures, de configurations et d'intensités très variables.

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... et diversifient leurs modalités d'acquisition de technologies

Avec leurs différents partenaires technologiques, les firmes mettent en place un grand nombre de moyens d'acquisition de connaissances scientifiques et techniques. La coopération de R&D est le principal et concerne plus de la moitié des firmes innovantes et plus des deux tiers des grandes entreprises innovantes. La fréquence de ce mode d'acquisition devance de peu des formes telles que les communications avec les fournisseurs ou les clients. L'achat d'équipements (43%) n'arrive qu'après avec la sous-traitance de R&D (46%), suivi de l'analyse des produits concurrents (40%).

Conformément aux attentes, les PMI ont recours à un moindre éventail de modes d 'acquisition (3 ,5 façons en moyenne contre plus de 5 pour les grandes). Sur le plan sectoriel, les entreprises de haute technologie du secteur informatique, des instruments de précision ou de la chimie-pharmacie n'ont pas recours à une variété importante de moyens d'acquisition de technologies. A contrario, les secteurs souvent considérés comme de " basse technologie" tels que le textile ou l'ameublement sont très actifs dans l'absorption de technologies externes. L'automobile est le secteur dont les stratégies d'acquisition de connaissances scientifiques et technologiques sont les plus variées. Contrairement aux résultats issus des données sur la R&D, ce secteur apparaît comme technologiquement très actif.

L'originalité des entreprises innovantes de l'informatique, mais aussi de la chimie-pharmacie et du raffinage ressort nettement. Ces firmes, souvent de grande taille et appartenant à des groupes, se spécialisent dans quelques stratégies "lourdes" d'acquisition de technologies: des joint ventures, des rachats d'entreprise, des échanges de personnel ou l'achat de droits d'exploitation de brevets. A l'opposé, les secteurs traditionnels tels que le bois, le papier carton, L'édition ou le textile se servent en priorité de leurs relations avec leurs fournisseurs ou clients. L'embauche d'employés qualifiés et l'achat d'équipements sont des modalités qui vont de pair pour beaucoup d'entreprises avec les relations de nature informationnelle.

Enfin, ces relations scientifiques et technologiques sont essentiellement nationales. Les relations internationales sont circonscrites aux pays de la CE. De plus, elles concernent des formes passives d'acquisitions de connaissances telles que les communications avec les clients ou fournisseurs ou bien encore l'achat d'équipements ou l'analyse de produits concurrents.

Les deux tiers des entreprises innovantes tissent des liens de R&D

Plus des 2/3 des firmes innovantes nouent des liens au titre de la seule recherche et développement via les deux modalités que sont la sous-traitance ou la coopération. Ce type de coordination implique le plus souvent plusieurs partenaires que ce soient des entreprises, des laboratoires publics, ou des laboratoires privés qui sont complémentaires.

Les secteurs importants mais peu innovants des machines et du travail des métaux représentent plus de 30% des coopérations de R&D. Le secteur de la chimie devance le caoutchouc-plastique et les instruments de précision (plus de 7% chacun). Ces cinq secteurs couvrent ainsi 55% des liens en R&D déclarés par l'industrie manufacturière. Les entreprises peu nombreuses de l'informatique et des télécommunications ne représentent ainsi seulement que 4,3% des accords en R D. Les secteurs les plus engagés dans les échanges de résultats de R&D sont les secteurs de l'automobile et du raffinage dans lesquels plus de 90% de entreprises innovantes déclarent avoir des liens de R&D. Ce taux est de plus de 75% pour les secteurs des télécommunications, des autres moyens de transport, de la chimie, des machines électriques et des instruments de précision.

Les principaux partenaires en R&D sont les fournisseurs et les clients. Si les clients sont sources d'innovations pour 44% des firmes innovantes concernées par des liens en R&D, les relations avec les concurrents restent rares (moins de 6%). Les centres techniques ainsi que les entreprises du même groupe sont très présents dans les échanges de résultats de R&D, loin devant l'université qui touche quand même un quart des entreprises innovantes (surtout les grandes) qui déclarent sous-traiter ou coopérer en R&D.

Les firmes de grande taille multiplient les partenariats en R&D mais organisent souvent leur R&D autour des entreprises de leur groupe ou des laboratoires publics. Les secteurs des télécommunications, des instruments de précision, de la chimie-pharmacie ont peu de sources de connaissances et s'adressent souvent à des laboratoires publics. L'habillement mais aussi le bois s'adressent plutôt à des experts conseils. Le secteur informatique est le lieu de coopérations entre concurrents et multiplie ses sources de résultats de R&D, comme le font les entreprises du secteur de la métallurgie, du papier- carton ou du cuir.

Les entreprises innovantes qui sous-traitent ou coopérent en R&D
(par type de partenaires)

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A la recherche de complémentarités

Pour les deux tiers des entreprises, la coopération et la sous-traitance de R&D sont motivées par la complémentarité. Celle-ci se décline en trois points: complémentarité strictement technologique entre les compétences des différentes firmes; complémentarité ponctuelle par laquelle la firme résout une question particulière et limitée; complémentarité d'échelle en raison de l'importance de certains projets. Le partenariat en R&D est aussi l'occasion d'une part de diminuer les coûts de R&D et d'autre part de pratiquer une veille technologique. Le besoin en R&D fondamentale est cité par plus d'un tiers des grandes entreprises mais ne constitue pas une motivation importante pour les firmes plus petites. Les difficultés de gestion de la R&D (identification des coûts et évaluation du personnel) semblent plus grandes dans les PMI.

La complémentarité ponctuelle motive les entreprises des secteurs de la métallurgie, du bois, du raffinage, de la chimie, des télécommunications et des autres moyens de transport qui veulent acquérir des résultats de recherche fondamentale. Cet objectif se retrouve dans le secteur des télécommunications où les complémentarités technologiques sont cependant plus importantes. La complémentarité d'échelle se trouve dans ces secteurs de haute technologie où les budgets de R&D sont importants par opposition aux secteurs du textile, de l'édition ou de l'ameublement où les complémentarités d'échelle et les recherches fondamentales sont rares.

Les entreprises de l'habillement surtout, mais aussi des machines électriques d'équipement, de l'ameublement, du cuir ou de la chimie-pharmacie éprouvent plus que les autres des difficultés dans leur gestion de la R&D (mise en concurrence des chercheurs et maîtrise des coûts). Enfin, l'opportunité d'une veille technologique est invoquée plutôt par les entreprises des secteurs du bois, raffinage, verre, métallurgie, caoutchouc- plastique ou textile.

Motivations des firmes innovantes à sous-traiter ou à coopérer en R&D

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L'enquête communautaire sur l'innovation (CIS)

L'enquête communautaire sur l'innovation fait partie en France de trois enquêtes réalisées en 1993 par le SESSI, dans le cadre d'une coopération avec le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Les deux autres enquêtes ont pour thème l'appropriation technologique et l'organisation des entreprises.

Le questionnaire CIS est basé sur le manuel d'Oslo établi par l'OCDE. Depuis 1991, plusieurs pays européens ont ainsi réalisé des enquêtes similaires. Les entreprises sont interrogées sur:

  • les objectifs de l'innovation poursuivie;
  • les sources internes et externes de l'innovation;
  • les moyens d'acquisition des technologies utilisées;
  • les moyens de diffusion des technologies utilisées;
  • les partenaires pour travaux de R&D;
  • les motivations de telles relations en R&D;
  • la part dans le chiffre d'affaires et dans les exportations des produits innovants de moins de trois ans d'âge;
  • les projets d'innovation pour les trois années à venir.

En France, le questionnaire a été envoyé à un échantillon représentatif de plus de 4 500 entreprises industrielles de plus de 20 salariés ayant répondu à l'enquête SESSI "Innovation 1991". L'ensemble des firmes françaises de plus de 1 000 salariés a été interrogé; le taux de sondage est de 1/2 pour les entreprises de 500 à 1 000 salariés, de 1/3 pour celles de 20 à 500 salariés. L'enquête Innovation 1991 couvrait une période de 5 ans (1986-1990); L'enquête CIS concerne uniquement les trois années 1990-1992.

Le taux de réponse s'est élevé à 82% pour près de 95% du chiffre d'affaires concerné. Une entreprise est qualifiée d'innovante lorsqu'elle déclare avoir développé ou introduit des produits ou des procédés technologiquement innovants sur la période. Un produit est considéré comme innovant s'il donne lieu à la création d'un nouveau marché ou s'il peut se distinguer substantiellement de produits précédemment fabriqués, d'un point de vue technologique ou par prestations rendues à l'utilisateur. Ne sont pas concernées les innovations de nature purement esthétiques ou de style (design); en revanche sont concernées les innovations de conditionnement ou d'emballage. Un procédé est considéré comme technologiquement innovant quand il met en oeuvre de nouvelles techniques pour la production de produits innovants, mais aussi pour la production de produits déjà existants dans la gamme de l'entreprise.

Stéphane LHUILLERY
CREI - Université Paris Nord


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