Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie

Jean-Michel YOLIN

Conseil Général des

Conseil Général des

Mines

Technologies de l'Information

Internet et Entreprise

mirages et opportunités

Pour un plan d'action

Contribution à l'analyse de l'économie de l'Internet


Rapport de la Mission conduite par

Jean-Michel YOLIN, Ingénieur Général des Mines

avec

Jean-Claude Merlin, Ingénieur Général des Télécommunications

Grégoire Postel-Vinay Ingénieur en Chef des Mines

Christian Scherer Ingénieur en Chef des Mines

Mise à jour 2002

Table des matières






Préambule.

Ce rapport 2002 est la cinquième édition depuis la première demande du Ministre en 1997 nous chargeant

· d'examiner de quelle façon Internet pouvait participer à la compétitivité de nos entreprises

· de contribuer à la réflexion sur les actions à conduire notamment au profit des PME.
Depuis lors, dans notre pays, beaucoup de chemin a été parcouru sous l'impulsion d'initiatives tant publiques (dans le cadre du PAGSI) que privées.

De nombreuses missions aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens (notamment dans l'Europe du Nord) et de très fréquentes visites d'entreprises françaises et européennes nous ont cependant montré que si depuis 1998 notre pays a amorcé son décollage, outre atlantique comme chez nos voisins d'Europe du Nord ces dernières années ont vu une accélération des utilisations des technologies de l'Internet par les entreprises traditionnelles.
· Certes nous ne nous laissons plus distancer en valeur relative

· Mais nous ne comblons encore que partiellement notre retard vis à vis de pays qui poursuivent une croissance exponentielle tant en terme de volume qu'en terme de sophistication des usages : ceux-ci progressivement transforment en profondeur le fonctionnement des entreprises de toute taille et de tous secteurs et conduisent à repenser tous les métiers. Finance et logistique sont particulièrement riches de marges de progrès
Notons que, plus encore que les pays latins, le Japon, sans doute pour des raisons culturelles analogues de "gestion du pouvoir" éprouve les plus grandes difficultés à s'adapter à ce bouleversement de l'économie mais que néanmoins de nombreux Français réussissent remarquablement dans ce domaine pour peu que l'environnement soit favorable

En ce qui concerne les créations d'entreprises 1999 et début 2000 ont vu l'explosion des " jeunes pousses " et l'émergence des " Business Angels ". Comme tout phénomène brutal une telle croissance ne pouvait se produire "à-coups" et aux excès qui ont culminé en mars 2000 ont succédé d'autres excès en sens inverse.

2001 a vu de nombreuses fusions ou faillites, soit parce qu'il n'y a pas toujours la place pour plusieurs compétiteurs sur un même créneau, soit pour des problèmes de gestion, soit parce que les capitaux ont manqué pour atteindre le point mort, soit aussi bien souvent parce que les anticipations sur le marché ont été trop optimistes. Pour autant les idées portant ces entreprises ne nous paraissent pas devoir être effacées de nos mémoires car dans d'autres circonstances elles pourront peut-être se révéler fécondes et nous ne les avons donc pas "gommées" de cette édition 2001 v2

Gageons que dans le futur d'autres ajustements auront lieu et gardons à l'esprit que les aventures risquées ne peuvent toutes déboucher sur des succès...

En 2001, si les cours de bourse se sont effondrés les usages ont continué à connaître une très vive croissance (plus que doublement d'une année sur l'autre des principaux indicateurs). Une mer ne monte en général pas de façon régulière et continue mais par des vagues successives, qui chacune, après la déferlante, donne l'apparence de se retirer

En particulier les grands groupes français ont véritablement commencé à s'approprier les outils de l'internet pour renforcer leur compétitivité et leur réactivité, au-delà des sites institutionnels et de timides essais de commerce en ligne sans grand impact stratégique:

Cette année, année de consolidation, pas d'émergence de concepts radicalement nouveaux (si ce n'est le Peer to Peer, véritable retour au source sur le plan conceptuel mais qui n'a pas encore trouvé sa place opérationnelle), mais
· Démarrage effectif de "l'entreprise virtuelle", permettant de faire fonctionner en flux tendu l'entreprise et toute sa cascade de donneurs d'ordre et de sous-traitants, tant pour la conception de nouveaux produits que pour leur production (automobile, aéronautique, chimie, électronique...): les annonces spectaculaires d'Alcatel montrent, face à la crise, un recentrage sur le coeur de métier de chaque partenaire pour gagner en compétitivité

· Plus que le développement des ventes, l'objectif de réduire les coûts et les délais. Cela a conduit dans tous les secteurs à un développement des outils de l'internet pour la fonction "achat" : "places de marché" et approvisionnement électronique qui se comptent aujourd'hui par centaines et dont nombre d'entre elles affichent des objectifs dépassant les 100 milliards de dollars de transactions annuelles

· l'enrichissement des usages et l'ouverture (trop) progressive de la concurrence au niveau des opérateurs entraîne une baisse des prix et une poussée très forte vers les réseaux à haut débit et au déploiement industriel des technologies optiques et de l'ADSL (2 points forts de notre industrie), alors que le satellite se marginalise

· le développement des usages "nomades" de l'Internet avec l'intégration progressive des innombrables type de terminaux mobiles, l'explosion de l'usage des "texto" (SMS) pour effectuer des transactions ou même télé opérer des machines (palliant l'échec de la norme WAP) le démarrage du GPRS et l'attribution des licences UMTS

· l'émergence du marché de l'éducation en ligne (e-learning), enjeu à la fois pour la balance commerciale (en dizaines de milliards de dollars) comme pour la balance culturelle, il concerne la principale matière première de demain: la matière grise, tant pour sa première transformation que pour sa maintenance

· remise en cause des principes mêmes de la "normalisation", élément majeur de toute stratégie industrielle: les processus traditionnels, basés sur l'élaboration diplomatique de consensus entre entités institutionnelles, ont été complètement balayés car incapables de suivre le rythme qu'implique les NTIC : des forums informels, regroupant les quelques acteurs déterminants se sont substitués à eux, les reléguant au rôle de spectateurs régularisant des "voies de fait" ce qui n'est pas sans poser problème en terme de règles de concurrence

· la prise de conscience des risques en terme de sécurité et de stabilité inhérents au système d'exploitation de Microsoft et le développement des logiciels libres GNU/Linux
Un grand nombre de personnes (entreprises, sociétés de conseil, organismes de formation,...) nous ont suggéré d'assurer la mise à jour d'un rapport qu'ils utilisent comme document de référence (support de cours, source d'exemples d'application pour la sensibilisation et le conseil, guide méthodologique, ...).

La présente version essaye de répondre à cette demande: Comme la précédente, celle-ci est consultable à l'adresse www.ensmp.fr/industrie/jmycs (depuis sa première publication ce rapport a reçu 870.000 requêtes provenant de 103 pays), où il est possible de la télécharger ou de l'utiliser en format html comme plate-forme de navigation pour accéder à toutes les sources citées (le sommaire très détaillé essaie de faciliter un accès direct et rapide à la préoccupation du lecteur).

En outre une page de News - www.yolin.net - permettra de continuer à l'enrichir progressivement par des développements spécifiques (intelligence économique, création d'entreprises dans les NTIC, infrastructures et aménagement du territoire, Internet et collectivités locales, ...) et de rester à votre écoute pour continuer à capitaliser notre expérience collective.

Merci à tous

"Ce qui est marginal mais croît de façon exponentielle peut devenir majeur"

Jean-Claude Pelissolo

"we haven't seen anything yet"

Jean-François Abramatic
(Autrans 2001)

Internet et Entreprises: Mirages et opportunités ?

Quelles initiatives prendre ?

1 L'Internet en deux mots

1.1 Le fruit étrange de la liaison entre la rigueur des militaires et la créativité libertaire des chercheurs sur fond de guerre froide

Aujourd'hui celui que l'on appelle le "réseau des réseaux" est devenu incontournable. Il a ses fans, fascinés par ses possibilités immenses. Il a aussi encore quelques détracteurs de plus en plus rares, qui ne manquent pas une occasion de mettre en évidence ses défauts ou les points faibles liés à sa conception et l'absence de contrôle qui en fait sa force aux yeux des uns et sa faiblesse aux yeux des autres.

1.1.1 Dans les années 70, une initiative pour limiter la vulnérabilité des réseaux informatiques en cas d'attaque nucléaire :

1964 : le Ministère américain de la Défense a l'idée d'un réseau de communication sans véritable direction centralisée, conçu de façon à demeurer opérationnel même si des portions entières du réseau tombent en panne ou sont détruites

Paul Baran de la Rand Corporation en invente l'architecture avec la numérisation des informations et le découpage de celle-ci en petits blocs : L'originalité du système mis en place, qui assure son invulnérabilité à une attaque militaire "physique", est l'absence de point central : Le réseau fonctionne sur un mode purement coopératif avec une multitude d'ordinateurs et de réseaux locaux ayant tous les mêmes prérogatives.

L'idée fondamentalement nouvelle est de mettre "l'intelligence" dans les terminaux et non dans le système de transmission avec ses gros centraux téléphoniques

Chaque ordinateur "serveur" qui se connecte pour émettre et recevoir sur l'Internet, participe en outre au routage des messages qui circulent à travers le monde selon des cheminements quelque peu aléatoires : il reçoit des serveurs voisins des "paquets d'information" (les messages trop longs doivent en effet être tronçonnés en petits "paquets") et en fonction de l'adresse de destination, le transmet à son tour à un autre ordinateur qui se trouve "à peu près" dans la bonne direction et dont la ligne est disponible (les paquets composant un même message empruntent éventuellement des chemins différents et n'arrivent pas obligatoirement dans l'ordre initial)

Réaction1(*) d'AT&T: "c'est aussi stupide que de mettre le pétrole dans des tasses à café pour le transporter dans un pipeline".

A cette même époque Engelbart invente la souris www.engr.orst.edu/old_news/121098/engelbart.htm

En 1969, Larry Roberts de l'Agence américaine de l'armement (Arpa) demande à quatre universités américaines de mettre ces idées en pratique dans un réseau expérimental. Quatre supercalculateurs sont interconnectés en 1971 : c'est le réseau Arpanet: http://som.csudh.edu/cis/lpress/history/arpamaps/f8sep1971.jpg

La nécessité d'adopter des standards, élément clé du succès, et d'aller vite a conduit à la mise en place ce que certains ont appelé une "adhocratie" avec une coordination d'étudiants qui développent les idées de "protocoles" et de "RFC" (Request For Comment) permettant de lancer les idées nouvelles et de les tester auprès de la communauté

Cette rupture dans les méthodes d'élaboration de la normalisation internationale, porte en germe une évolution dont nous n'avons pas encore tiré toutes les conséquences: elle risque de marginaliser les organes de normalisation officiels et leurs longs processus formels

Les chercheurs américains utilisent très vite ce réseau qui leur permet de se partager des capacités de calcul de quelques très gros ordinateurs, très onéreux à l'époque. Paradoxalement, comme nous le verrons plus tard cette utilisation, vite marginalisée refait surface aujourd'hui avec la mise en réseau de ... millions de micro-ordinateurs

1.1.2 Un apport décisif des chercheurs en terme d'ergonomie et de convivialité :

Mais rapidement, comme c'est souvent le cas pour des innovations radicales 2(*) ce n'est pas l'usage pour lequel il avait été conçu au départ qui prédomine : le réseau est de plus en plus utilisé pour consulter des bases de données, échanger des articles scientifiques puis des messages.

Quelques étapes :

1960 Ted Nelson invente l'hypertexte dont le premier modèle électromécanique fut publié en 1945 par Vannevar Bush. Inventeur du mot "hypertexte", Ted Nelson, conçoit l'hypertexte comme un gigantesque réseau contenant toute la production intellectuelle (littérature, peinture, musique,...) mondiale. Ce réseau, qu'il a nommé "Xanadu" (dont on peut penser qu'il a inspiré "wanadoo"...), serait accessible par tous, chacun pouvant y ajouter ses propres productions. Celles-ci seraient reliées les unes aux autres par des "liens hypertextes" explicitant leurs relations. Les liens entre ces différents éléments permettraient de "naviguer" de l'un à l'autre. L'utilisateur pourrait d'ailleurs lui-même ajouter des liens à ce gigantesque Hypertexte, contribuant ainsi à la mise à jour progressive du réseau implicite que constitue notre culture littéraire, artistique et scientifique...

1971 Louis Pouzin, chercheur à l'INRIA, épaulé par Michel Montpetit invente le "datagramme", pièce essentielle de la transmission par paquet qui ne nécessite plus l'immobilisation d'une voie de communication comme le protocole américain de l'époque (Host-Host) : c'est le début du réseau Cyclades.

automne 1971 Ray Tomlinson invente l'e-mail, courrier électronique et choisit un symbole inutilisé dans les laboratoires, le "@" pour séparer l'adresse de la machine du nom du destinataire et création d'un groupe de travail en vue de définir un standard d'interconnexion. www.ifla.org/documents/internet/hari1.txt et http://ojr.usc.edu/content/ojc

D'après un professeur de l'Université de Rome le @ aurait été "inventé par les Marchands Vénitiens au 16ème siècle et correspondait à une unité de mesure : l'amphore, ce symbole aurait transité par le monde arabe et l'Espagne avant de devenir le "commercial a" Anglo-saxon

1972: André Truong, créateur de la Société R2E, et François Gernelle, son directeur général, pour répondre aux besoins de l'INRA (Institut de Recherche Agronomique) invente le premier micro-ordinateur : le Micral, autre pièce essentielle du futur réseau Internet, (réaction d'alors d'un haut responsable de Bull rappelée par le Monde "vous n'avez jamais rien compris à l'informatique"),

1974 : Vinton Cerf met en oeuvre le concept de datagramme, développé avec "Cyclades", dans le réseau Arpanet pour créer un des protocoles de base de l'Internet : TCP (protocole de contrôle de transmission). Les multiples "paquets" émis ne parviennent pas tous à destination (jusqu'à 15% sont perdus) : en cas d'engorgement momentané, certains routeurs peuvent en effet être amenés à détruire ceux qui sont en attente: c'est le protocole TCP qui détecte ces échecs de transmission et provoque une nouvelle émission du paquet considéré

Dès cette période, la participation de pays autres que les Etats-Unis à des travaux de spécifications et de tests est tout à fait notable: En France, l'Inria et le Cnet www.cnet.fr sont particulièrement actifs.

C'est aussi l'époque où le CNET "invente" l'ATM www.atmforum.com qui a été jusqu'à aujourd'hui une technologie importante pour accroître de façon substantielle les capacités de transports des réseaux de télécommunications pour la transmission de données.

1977 : , le protocole d'adressage IP (Internet Protocol) voit le jour : il vient compléter le protocole TCP. Dès lors, pour reprendre la définition de l'AFTEL :

"Un internet est alors défini comme un ensemble de réseaux interconnectés

et l'Internet, comme l'ensemble des réseaux Internet interconnectés à l'aide du protocole TCP/IP
"

76-78 : le projet Cyclades beaucoup trop "déstabilisant", moins "contrôlable" pour les modèles établis dans notre pays, se heurte à une très violente hostilité de l'administration des PTT3(*) : celle-ci développe la norme X25 issue du protocole "Host-Host" américain, crée Transpac et obtient l'arrêt du projet Cyclades (qui n'aura coûté au total que 20 MF) : le protocole TCP IP devient "hors la loi" (alors qu'à ce moment il permettait déjà des débits 30 fois plus élevés : 2.000 kbit/s contre 64 kbit/s pour Transpac).

Dany Vandrome, Directeur de Renater, www.renater.fr rappelle qu'en 1984 nos chercheurs devaient se déplacer à Londres pour se connecter à ARPANET ...

Sur cette base est lancé le Minitel à l'abri des perturbateurs. "A cette époque déjà les tarifs dans notre pays étaient plus du triple de ceux pratiqués aux Etats-Unis pour les entreprises" (Robert Mahl, Annales des mines - nov 96).

1981: la NSF (National Science Foundation) décide de financer un réseau "Computer and Science Network" qui deviendra plus tard le NSFNet afin d'offrir aux universités des services tels que la messagerie.

1982 l'Administration et les grandes entreprises américaines (IBM, Digital, HP,..), voulant "reprendre la main" essaient d'imposer un standard "vraiment professionnel": l'OSI: le consensus des internautes sur TCP/IP conduit à l'échec de cette offensive

1988 le Finlandais Jarkko Oikarinen, université d'Oulu invente l'IRC (Internet Relay Chat) "standard de téléconférence synchrone en mode texte par Internet" qui est aujourd'hui un des principaux usages du réseau, pour l'instant encore peu dans les entreprises www.mirc.co.uk/help/jarkko.txt

1990: Tim Berners-Lee chercheur au CERN www.cern.ch (centre d'étude et de recherche nucléaire de Genève) invente avec ses collègues le concept de World Wide Web (WWW) et le langage hypertexte (HTML) www.w3.org/History.html :

Derrière les images ou les mots clefs choisis par les auteurs de pages publiées sur le réseau, "se cachent" les adresses (hyperliens) d'autres pages d'information, situées éventuellement à l'autre bout du monde.

L'Hypertexte contient aussi bien des images, des sons ou des séquences vidéo que du texte proprement dit.

1991 un jeune étudiant Finlandais, Linus Torvalds développe LINUX, système d'exploitation dérivé des systèmes d'exploitation conçus 20 ans auparavant pour les grosses machines en réseau (UNIX 1971